Suzanne Jacob – La Bulle d’Encre

« Une des fonctions de l’art au sein des sociétés humaines est de permettre à chaque individu, alors qu’il a enraciné son existence dans une convention de réalité suffisamment stable pour pouvoir y assurer sa survie, de percevoir que cette convention de réalité qui le régit est une version des choses, est cette version des choses qui donne au monde et à lui-même une lisibilité, mais que cette version pourrait tout aussi bien en être une autre. »

Sous une cloche

Sous une cloche

Dans la boîte du scénario Prise 4. 

L’étage où je travaille est en fait un long couloir bordé de bureaux vitrés. L’intérieur des ascenseurs est décoré de miroirs encadrés de laiton. Au rez-de-chaussée les vitrines des boutiques dédoublent nos silhouettes. Les miroirs d’angles du stationnement souterrain éloigne les reflets, nous rapprochent, nous grossissent, nous rapetissent. On ne se voit pas vraiment, on s’aperçoit difforme dans une étroite réflexion concave.

Au bout de l’allée une guérite toujours vide, un guichet automatisé rappelle les instructions, un lecteur de permis mensuel clignote, le bip confirme la validité de mon permis. La voix féminine du guichet me remercie et me dit au revoir.  La barrière s’ouvre, j’embraye la voiture, la porte du garage se hisse, la lumière éblouissante fait contre-jour, je cherche mes verres fumés. La voiture grimpe la pente jusqu’au trottoir grouillant d’individus pressés de rentrer chez eux.

La maison est presque tranquille. Je n’entends presque pas le son de la télévision, du lave-vaisselle et de la sécheuse. J’occupe la salle de bain: porte barrée, livres, cellulaire, cire trop chaude, pince à cils. Un bain chaud, des chandelles et de la mousse turquoise comme l’océan de mon rêve oublié.

Je me démaquille en me regardant droit dans les yeux. Je sors la langue, je croise les yeux, je gonfle mes narines, je fronce les sourcils et je retrousse mes lèvres come un babouin. Je retiens mon souffle, je regarde ma grimace s’évaporer tranquillement. L’autre n’apparaît pas dans le miroir.  Elle est sûrement repartie dans son monde parallèle. Un sourire discret se dessine sur mon visage jusque dans mes yeux. Je me sens soulagée. En quittant le travail, j’ai vu mon air tracassée dans l’ascenseur. Préoccupée de résoudre des problèmes pour des étrangers dont l’objectif est de faire plus en plus de profits à moindre coût, avec ou sans moi.

La cire est parfaite, juste assez bouillante ; je commence par le tibia gauche. Je tire sur la première bandelette. Je me dis que c’est quand même vrai, je travaille à les rendre toujours plus riches et je ne les connais même pas. On ne se connaît pas.

Sixième bandelette : douce contorsion pour bien saisir la courbe du mollet. Ils ne se préoccupent pas de mes factures, ni de moi, ni de mes enfants, de notre santé, de mon couple. Ils n’ont aucune idée. J’ai reçu une carte de Noel avec une étampe comme signature. Pas de bonus. Pas d’augmentation. Même pas le temps de signer une carte. J’ai pris le temps de la plier en avion, elle a atterri dans la poubelle de récupération, comme moi, comme ma vie. Récupérée ? Vraiment ? Je ne sais pas. Peut-être, sûrement, c’est possible, je me suis toujours vu plus forte que tout ça.

Je commence l’autre jambe par le mollet.  Hier, j’ai lu que nous changeons le monde que nous observons. Einstein disait plutôt que nous sommes des observateurs passifs dans un monde déjà en place et sur lequel nous semblons n’avoir que très peu d’influence.[1]

Et si c’était vrai ? Alors je vivrais dans une boîte invisible comme sous une cloche de verre ? Je respecterais des limites bien apprises selon des critères bien établis. Je me questionnerais peu. Mes réflexions seraient stationnées les unes à côté des autres, bien rangées selon des règles manifestement évidentes.

Je passe ma main sur la peau lisse de mes jambes, je suis satisfaite du résultat. Je ferme la lumière, je me glisse sous la mousse sans mouiller mes mains. J’ouvre le livre, je cherche la dernière page que j’ai lue. J’adore lire à la chandelle. Je me demande si j’ai renoncé au droit de changer d’idées. C’est étrange comme j’ai vraiment l’impression de devoir demander la permission pour vivre différemment. Pour changer de vie ? Je me demande ce qui se passerait si je changeais d’idées à propos de moi ?

[1] Gregg Braden, La divine Matrice, 2007,

Mise en boîte.

Mise en boîte.

Dans la boîte du scénario Prise 3.

En brossant mes dents je me disais que si je pouvais traverser cette journée sans trop réfléchir, sans trop vouloir changer le monde à commencer par le mien…tout irait bien. J’ai tout ce que je veux ou presque…alors pourquoi tout compliquer ?

-Peut-être parce que tu as moins envie de tout ça ?

-Ça ?

-Ça ! « …Tout ce que je veux ou presque… » C’est vivre dans une boîte tout petite, toute petite, écouter des mauvaises nouvelles dans une boîte que tu conduis matin et soir pour te rendre au travail et pour retourner à la maison. Ça, c’est du bruit pour t’empêcher de reconnaître ton silence. C’est se brancher devant une boîte à images haute définition sur des malheurs inventés pour te faire avaler que ta vie est satisfaisante. Ça, comme le sens commun qui nous borde au lit dans la vie d’une autre plus malheureuse et moins chanceuse.  Dans la boîte, tu vis une réalité limitée que tu regardes dans une autre réalité inventée par une autre réalité limitée. C’est comme des poupées russes mais dans notre conscience endormie. C’est comme toi que je vois dans le miroir.

-Toi ? Tu me vois? Non, je te vois dans le miroir. C’est moi!

J’essuie ma bouche, je saute dans ma chemise et mes talons moins hauts qu’à l’habitude, je me sens moins colossale, moins géante ce matin… le manque de sommeil sûrement. Un petit clin d’œil du regard, je boutonne, je suis heureuse, je mène la vie que je mène, je choisis ce que je choisis…les enfants dans la voiture. Allez hop, hop, hop !

‘…on vit on meure, zap en un éclair c’est fini, un tour de piste et la vie est ce qu’elle est, on ne l’a pas choisi, on fait avec ce qu’elle nous a offert…’ comme disait la vieille dame du documentaire. ‘Si j’avais eu à choisir, je serais devenue une grande voyageuse, j’aurais écrit des livres, je savais écrire tu sais…’’

Calcul mental rapide, si je travaille encore pendant 20 ans j’aurai accumulé assez de fonds de retraite pour vivre…et écrire un livre. Les enfants seront dans la vingtaine, aux études supérieures…Si je travaille encore pendant 25 ans…ça donne pas mal la même chose…

– Mathieu, arrête de tirer sur ma ceinture de sécurité ça me fait mal. Arrête de pousser avec tes pieds sur mon siège c’est désagréable, inconfortable. Arrêêêêêteeeeuh! –

Arrivés devant l’école, la cour déborde d’enfants soulagés de se retrouver avec leurs amis. Les miens n’y échappent pas, bonne journée à ce soir. Bye bye, sourires, bisous des yeux, ta boîte à lunch, ferme bien la portière. Je vous aime.

Nouveau calcul mental donc… Regard furtif dans le rétroviseur, en me croisant du regard, je remarque que nous ne sommes pas les meilleures amies du monde. C’est un peu surprenant. Un deuxième coup d’œil confirme que nous ne sommes pas de réelles ennemies non plus. Depuis quand?

Solution : Se maquiller sans se regarder dans les yeux pour éviter le malaise et de toute manière je conduis. Nous ne sommes plus d’accord et c’est bien la première fois que j’en prends vraiment conscience.

Comment ai-je fait pour être en désaccord avec moi-même ?  Et depuis quand sommes-nous deux ? Il y a celle que je suis devenue par la force des choses mais l’autre ?