Je me promène dans une insomnie.

Il est là. Il dort. Il est celui qu’il est ; il fait semblant qu’il est le même, fidèle à celui que j’ai rencontré. Le même un peu vieilli, le même un peu fripé, il est encore là sans moi. Je ne dors pas.

Son bras est trop lourd autour de ma taille mais je ne bouge pas. J’espère peut-être qu’une légèreté de l’être se produira par inadvertance. J’ai envie de le pousser en bas du lit pour retrouver de l’insouciance perdue. Un geste de défiance pour narguer l’inertie de notre vie.

Je rêve éveillée. Dans le presque silence de la nuit, j’attends  ma propre voix, c’est plus facile qu’en plein jour. Ça délire, je devrais essayer de dormir mais je reste aux aguets.

Il ne comprend pas. Il ne comprendra pas. Il ne voit pas le couple, le partenaire ni le complice qu’il pourrait être. Il perçoit tout ce qu’il pourrait perdre. Il refuse de se perdre, de perdre pied, de ne pas savoir. Il a peur de perdre ce qu’il n’a pas encore, il tient à conserver à tout prix ce qu’il n’a jamais eu. Les apparences sont trompeuses.

Le statu quo est cette zone où rien ne se perd, rien ne se gagne. C’est un concept d’équilibre nihiliste, un lieu d’impuissance victorieuse qui prend tout et ne donne rien. C’est un possible ailleurs, pour les autres, par les autres avec les autres. Comme une série télévisée, un match de football, une routine qui se déroule comme la programmation d’un canal spécialisé.

Ce soir, il est rentré comme d’habitude, les yeux baissés comme un enfant barbouillé de honte, il se refait tous les soirs le même rituel, il pose les mêmes gestes, dans le même ordre, il fait sa part en attendant quelque chose qui ne vient pas. Lui.

Je t’ai recueilli comme un petit garçon aggripé à la cuisse de sa mère, c’était charmant, ça laissait croire que tu savais être vulnérable, j’aimais l’idée que tu avais le cœur tendre. Tu riais fort, toujours plus fort que les autres. Tu amusais les enfants, tu faisais le clown, tu aimais bien nous donner en spectacle. Je te trouvais charmant et bon prince.

Je me sentais divertie.

C’est fou tout ce que je m’autorise à penser quand je suis seule malgré lui. Trois heures du matin, je devrais m’endormir bientôt, je ferme les yeux, je me tourne sur le dos, j’inspire j’expire, j’essaie de le pousser de l’autre côté du lit, il est lourd, je vais le réveiller si ça continue…

Ça y est, il s’est retourné. Je pense à demain. Demain c’est toujours après le dodo de la nuit. En fait, demain c’est aussi maintenant en pleine nuit. Demain ça se termine quand j’enfile mes talons, que je m’élance dans une robe fabuleuse, que je trottine jusqu’à la cuisine. Demain devient aujourd’hui quand je me maquille. Aujourd’hui, c’est les enfants qui traînent des pieds le matin, c’est le bol de céréale renversé sur la table, c’est une copine qui me texte avant le premier café de la journée.

Demain existe seulement comme un espoir échu. Je n’en peux plus d’attendre, je me lève. Il est 5h30.

Les médecins parleraient d’une insomnie, je préfère parler de retraite nocturne. Jus de fruits frais, multi-minéraux, antioxydants, vitamine D. J’ai préparé un petit butin de graines de citrouille, de lin et de sésame mélangées avec des canneberges séchées, des cachous et des amandes.

– Tu existais avant lui.
– Oui je sais.

J’aperçois le reflet de mon visage déformé sur les contours miroirs de la machine à café. Double espresso, lait moussé et un soupçon de sucre de canne. Voilà demain n’a qu’à bien se tenir c’est aujourd’hui que ça commence !