Dans la boîte du scénario Prise 2. 

Plus je trouve des solutions pour gagner du temps, plus je manque de temps. Entre le gym et le souper, un petit tour à l’épicerie, entre les activités parascolaires et les devoirs, un petit tour chez l’esthéticienne; plus je fabrique du temps et plus mon agenda se remplit d’activités incontournables et pas du tout reposantes. Tout va déjà toujours trop vite, les lunchs du midi, l’épicerie, le souper, les devoirs. Il me semble que j’arrive à peine à mettre un pied devant l’autre et encore moins à m’engager dans une conversation profonde avec qui que ce soit au sujet de mes choix de carrières ou de vie. Plus je créé du temps plus le temps me file entre les doigts.

Je me couche les crocs sortis et je me lève la mâchoire barrée. Tout le monde n’a plus qu’à se tenir bien droit à commencer par moi ! Mes pensées forment un vortex de plus en plus flou que je n’arrive plus à arrêter. À peu près tout me dérange les patrons au boulot, les enfants, le mari de l’autre, les copines…je suis préoccupée, je suis de moins en moins disposée à m’engager avec le monde extérieur. Survie oblige, je me replie derrière mes derniers retranchements en espérant que ça passera une fois de plus. La déconnexion entre mon cœur et mes pensées est de plus en imminente, cette solution représente à mon avis une porte de sortie honorable. C’est ce que nous définissons habituellement comme un burn-out voire épuisement professionnel.

Épuisement de quoi ? Épuisée de mener la vie que j’ai choisie ? Ben oui ! C’est bête comme ça ! Je veux bien assumer mes choix et mes décisions mais je n’arrive pas à oublier l’existence dont j’ai toujours rêvé secrètement. La vie oubliée que j’ai déjà goûtée ou savourée le plus souvent par inadvertance en voyage, en vacances, en retraite…

Le réalisme c’est que les bouchons de circulation battent la cadence de l’impossible, entre la liste de cadeaux de Noel et les appels pour trouver une nouvelle gardienne. Avant, c’était mon moment à moi, je fuyais dans une autre vie décorée de sérénité, de calme, de paix, d’une sexualité zen et tantrique, de lits défaits et d’odeur d’océan pacifique et de bambou, d’enfants barbouillés de soleil et de sourires contentés, de nourriture saine, de voyages et de découvertes, de bienveillance humanitaire, d’écriture, de musique. De liberté. Et puis j’ai laissé tomber. Mes rêves sont devenus la vie oubliée.

C’est ça,  je n’ai pas réussi à faire le deuil de ma liberté. J’en ai choisi une qui n’en était pas une, pour faire un peu semblant que je n’abandonnais pas le navire de mes rêves et de mes désirs. Je me suis perdue de vue. Je regarde dans le rétroviseur sans me voir, je me demande ce qui m’arrive. Je ne veux pas tout changer, c’est certain, mais quelque chose doit changer c’est une évidence. Bien entendu, je me sens déjà coupable et honteuse, juste d’y penser un peu. Le discours de mon père, de mes collègues bourdonnent dans mes oreilles comme un acouphène :

Nous ne sommes plus des adolescents, ni de jeunes adultes en quête de leurs identités. Nous sommes des Adultes catégorie 3A, la crème des citoyens bons et responsables et productifs. Autonomes. Actifs. Acceptables.Comment une femme de ton âge ( devenue mère ) peut-elle se laisser aller à penser la  liberté en ces termes ? Et les enfants ? Et leur éducation? C’est impensable !

C’est effectivement inconcevable à leurs yeux,  j’étouffe en souriant. Je commence à redouter les mardis matins aussi.