Sous une cloche

Sous une cloche

Dans la boîte du scénario Prise 4. 

L’étage où je travaille est en fait un long couloir bordé de bureaux vitrés. L’intérieur des ascenseurs est décoré de miroirs encadrés de laiton. Au rez-de-chaussée les vitrines des boutiques dédoublent nos silhouettes. Les miroirs d’angles du stationnement souterrain éloigne les reflets, nous rapprochent, nous grossissent, nous rapetissent. On ne se voit pas vraiment, on s’aperçoit difforme dans une étroite réflexion concave.

Au bout de l’allée une guérite toujours vide, un guichet automatisé rappelle les instructions, un lecteur de permis mensuel clignote, le bip confirme la validité de mon permis. La voix féminine du guichet me remercie et me dit au revoir.  La barrière s’ouvre, j’embraye la voiture, la porte du garage se hisse, la lumière éblouissante fait contre-jour, je cherche mes verres fumés. La voiture grimpe la pente jusqu’au trottoir grouillant d’individus pressés de rentrer chez eux.

La maison est presque tranquille. Je n’entends presque pas le son de la télévision, du lave-vaisselle et de la sécheuse. J’occupe la salle de bain: porte barrée, livres, cellulaire, cire trop chaude, pince à cils. Un bain chaud, des chandelles et de la mousse turquoise comme l’océan de mon rêve oublié.

Je me démaquille en me regardant droit dans les yeux. Je sors la langue, je croise les yeux, je gonfle mes narines, je fronce les sourcils et je retrousse mes lèvres come un babouin. Je retiens mon souffle, je regarde ma grimace s’évaporer tranquillement. L’autre n’apparaît pas dans le miroir.  Elle est sûrement repartie dans son monde parallèle. Un sourire discret se dessine sur mon visage jusque dans mes yeux. Je me sens soulagée. En quittant le travail, j’ai vu mon air tracassée dans l’ascenseur. Préoccupée de résoudre des problèmes pour des étrangers dont l’objectif est de faire plus en plus de profits à moindre coût, avec ou sans moi.

La cire est parfaite, juste assez bouillante ; je commence par le tibia gauche. Je tire sur la première bandelette. Je me dis que c’est quand même vrai, je travaille à les rendre toujours plus riches et je ne les connais même pas. On ne se connaît pas.

Sixième bandelette : douce contorsion pour bien saisir la courbe du mollet. Ils ne se préoccupent pas de mes factures, ni de moi, ni de mes enfants, de notre santé, de mon couple. Ils n’ont aucune idée. J’ai reçu une carte de Noel avec une étampe comme signature. Pas de bonus. Pas d’augmentation. Même pas le temps de signer une carte. J’ai pris le temps de la plier en avion, elle a atterri dans la poubelle de récupération, comme moi, comme ma vie. Récupérée ? Vraiment ? Je ne sais pas. Peut-être, sûrement, c’est possible, je me suis toujours vu plus forte que tout ça.

Je commence l’autre jambe par le mollet.  Hier, j’ai lu que nous changeons le monde que nous observons. Einstein disait plutôt que nous sommes des observateurs passifs dans un monde déjà en place et sur lequel nous semblons n’avoir que très peu d’influence.[1]

Et si c’était vrai ? Alors je vivrais dans une boîte invisible comme sous une cloche de verre ? Je respecterais des limites bien apprises selon des critères bien établis. Je me questionnerais peu. Mes réflexions seraient stationnées les unes à côté des autres, bien rangées selon des règles manifestement évidentes.

Je passe ma main sur la peau lisse de mes jambes, je suis satisfaite du résultat. Je ferme la lumière, je me glisse sous la mousse sans mouiller mes mains. J’ouvre le livre, je cherche la dernière page que j’ai lue. J’adore lire à la chandelle. Je me demande si j’ai renoncé au droit de changer d’idées. C’est étrange comme j’ai vraiment l’impression de devoir demander la permission pour vivre différemment. Pour changer de vie ? Je me demande ce qui se passerait si je changeais d’idées à propos de moi ?

[1] Gregg Braden, La divine Matrice, 2007,

Mise en boîte.

Mise en boîte.

Dans la boîte du scénario Prise 3.

En brossant mes dents je me disais que si je pouvais traverser cette journée sans trop réfléchir, sans trop vouloir changer le monde à commencer par le mien…tout irait bien. J’ai tout ce que je veux ou presque…alors pourquoi tout compliquer ?

-Peut-être parce que tu as moins envie de tout ça ?

-Ça ?

-Ça ! « …Tout ce que je veux ou presque… » C’est vivre dans une boîte tout petite, toute petite, écouter des mauvaises nouvelles dans une boîte que tu conduis matin et soir pour te rendre au travail et pour retourner à la maison. Ça, c’est du bruit pour t’empêcher de reconnaître ton silence. C’est se brancher devant une boîte à images haute définition sur des malheurs inventés pour te faire avaler que ta vie est satisfaisante. Ça, comme le sens commun qui nous borde au lit dans la vie d’une autre plus malheureuse et moins chanceuse.  Dans la boîte, tu vis une réalité limitée que tu regardes dans une autre réalité inventée par une autre réalité limitée. C’est comme des poupées russes mais dans notre conscience endormie. C’est comme toi que je vois dans le miroir.

-Toi ? Tu me vois? Non, je te vois dans le miroir. C’est moi!

J’essuie ma bouche, je saute dans ma chemise et mes talons moins hauts qu’à l’habitude, je me sens moins colossale, moins géante ce matin… le manque de sommeil sûrement. Un petit clin d’œil du regard, je boutonne, je suis heureuse, je mène la vie que je mène, je choisis ce que je choisis…les enfants dans la voiture. Allez hop, hop, hop !

‘…on vit on meure, zap en un éclair c’est fini, un tour de piste et la vie est ce qu’elle est, on ne l’a pas choisi, on fait avec ce qu’elle nous a offert…’ comme disait la vieille dame du documentaire. ‘Si j’avais eu à choisir, je serais devenue une grande voyageuse, j’aurais écrit des livres, je savais écrire tu sais…’’

Calcul mental rapide, si je travaille encore pendant 20 ans j’aurai accumulé assez de fonds de retraite pour vivre…et écrire un livre. Les enfants seront dans la vingtaine, aux études supérieures…Si je travaille encore pendant 25 ans…ça donne pas mal la même chose…

– Mathieu, arrête de tirer sur ma ceinture de sécurité ça me fait mal. Arrête de pousser avec tes pieds sur mon siège c’est désagréable, inconfortable. Arrêêêêêteeeeuh! –

Arrivés devant l’école, la cour déborde d’enfants soulagés de se retrouver avec leurs amis. Les miens n’y échappent pas, bonne journée à ce soir. Bye bye, sourires, bisous des yeux, ta boîte à lunch, ferme bien la portière. Je vous aime.

Nouveau calcul mental donc… Regard furtif dans le rétroviseur, en me croisant du regard, je remarque que nous ne sommes pas les meilleures amies du monde. C’est un peu surprenant. Un deuxième coup d’œil confirme que nous ne sommes pas de réelles ennemies non plus. Depuis quand?

Solution : Se maquiller sans se regarder dans les yeux pour éviter le malaise et de toute manière je conduis. Nous ne sommes plus d’accord et c’est bien la première fois que j’en prends vraiment conscience.

Comment ai-je fait pour être en désaccord avec moi-même ?  Et depuis quand sommes-nous deux ? Il y a celle que je suis devenue par la force des choses mais l’autre ?

La vie oubliée

La vie oubliée

Dans la boîte du scénario Prise 2. 

Plus je trouve des solutions pour gagner du temps, plus je manque de temps. Entre le gym et le souper, un petit tour à l’épicerie, entre les activités parascolaires et les devoirs, un petit tour chez l’esthéticienne; plus je fabrique du temps et plus mon agenda se remplit d’activités incontournables et pas du tout reposantes. Tout va déjà toujours trop vite, les lunchs du midi, l’épicerie, le souper, les devoirs. Il me semble que j’arrive à peine à mettre un pied devant l’autre et encore moins à m’engager dans une conversation profonde avec qui que ce soit au sujet de mes choix de carrières ou de vie. Plus je créé du temps plus le temps me file entre les doigts.

Je me couche les crocs sortis et je me lève la mâchoire barrée. Tout le monde n’a plus qu’à se tenir bien droit à commencer par moi ! Mes pensées forment un vortex de plus en plus flou que je n’arrive plus à arrêter. À peu près tout me dérange les patrons au boulot, les enfants, le mari de l’autre, les copines…je suis préoccupée, je suis de moins en moins disposée à m’engager avec le monde extérieur. Survie oblige, je me replie derrière mes derniers retranchements en espérant que ça passera une fois de plus. La déconnexion entre mon cœur et mes pensées est de plus en imminente, cette solution représente à mon avis une porte de sortie honorable. C’est ce que nous définissons habituellement comme un burn-out voire épuisement professionnel.

Épuisement de quoi ? Épuisée de mener la vie que j’ai choisie ? Ben oui ! C’est bête comme ça ! Je veux bien assumer mes choix et mes décisions mais je n’arrive pas à oublier l’existence dont j’ai toujours rêvé secrètement. La vie oubliée que j’ai déjà goûtée ou savourée le plus souvent par inadvertance en voyage, en vacances, en retraite…

Le réalisme c’est que les bouchons de circulation battent la cadence de l’impossible, entre la liste de cadeaux de Noel et les appels pour trouver une nouvelle gardienne. Avant, c’était mon moment à moi, je fuyais dans une autre vie décorée de sérénité, de calme, de paix, d’une sexualité zen et tantrique, de lits défaits et d’odeur d’océan pacifique et de bambou, d’enfants barbouillés de soleil et de sourires contentés, de nourriture saine, de voyages et de découvertes, de bienveillance humanitaire, d’écriture, de musique. De liberté. Et puis j’ai laissé tomber. Mes rêves sont devenus la vie oubliée.

C’est ça,  je n’ai pas réussi à faire le deuil de ma liberté. J’en ai choisi une qui n’en était pas une, pour faire un peu semblant que je n’abandonnais pas le navire de mes rêves et de mes désirs. Je me suis perdue de vue. Je regarde dans le rétroviseur sans me voir, je me demande ce qui m’arrive. Je ne veux pas tout changer, c’est certain, mais quelque chose doit changer c’est une évidence. Bien entendu, je me sens déjà coupable et honteuse, juste d’y penser un peu. Le discours de mon père, de mes collègues bourdonnent dans mes oreilles comme un acouphène :

Nous ne sommes plus des adolescents, ni de jeunes adultes en quête de leurs identités. Nous sommes des Adultes catégorie 3A, la crème des citoyens bons et responsables et productifs. Autonomes. Actifs. Acceptables.Comment une femme de ton âge ( devenue mère ) peut-elle se laisser aller à penser la  liberté en ces termes ? Et les enfants ? Et leur éducation? C’est impensable !

C’est effectivement inconcevable à leurs yeux,  j’étouffe en souriant. Je commence à redouter les mardis matins aussi.

Du bonheur parfait.

Du bonheur parfait.

Le scénario du bonheur parfait – Prise 1.

Je ne sais pas exactement comment c’est arrivé. J’imagine qu’un matin je me suis levée et que je n’étais plus vraiment Catherine. J’étais devenue un personnage secondaire dans un scénario complexe qui ne tenait pas réellement compte de moi. Tout s’était compliqué. Comme dans une histoire sans fin, j’étais prisonnière de mes journées et de mes nuits, de mes pensées et de tout ce que j’avais appris. J’étais convaincue que je n’avais plus d’autres choix : travailler et performer entourée de personnes qui ne m’aimaient pas vraiment et que tout compte fait je n’aimais pas non plus. Je vivrais dorénavant selon le dogme :

IL FAUT

  • Il faut aller au gym deux fois par semaine
  • Il faut performer au tennis
  • Il faut absolument se tenir en forme
  • Il faut se tenir au courant des dernières tendances du marché
  • Il faut garder à tout prix ce qu’on n’a pas encore payé
  • Il faut être souriant, poli, performant
  • Il faut faire ce qu’il faut

Il faut, il faut un bonheur parfait, il faut qu’on achète des nouveaux vélos, un nouveau BBQ, des meubles à patio, une tondeuse garantie à vie, une souffleuse garantie 10 ans, des poussettes avec amortisseurs 5e génération, il faut avoir l’air d’une page de magazine ! Papier glacé !

Un bonheur parfait et illustré

  • Il faut tout avoir avant qu’il ne soit trop tard,
  • Il faut des comptoirs de cuisine chauffants
  • Il faut que je parle à ma sœur pour Noel 2018
  • Il faut que j’aie la promotion
  • Il faut se faire voir aux multiples activités golf
  • Il faut que je travaille tous les soirs
  • Il faut que je me rappelle de la Game de soccer de mon petit dernier
  • Il faut que je dorme
  • Il faut que je prenne des cours de yogas, tout le monde en fait.

J’allais m’endetter pour le restant de mes jours :

  • Conjuguer le mot concession 24 heures sur 24
  • Avoir des enfants, une piscine, un chien et des réunions de famille
  • Un partenaire de vie, conjointement passif et obéissant
  • Une voiture 5 passagers
  • Survivre au-dessus de mes moyens
  • Devenir triste en cachette
  • Prendre des antidépresseurs pour ne rien sentir

Une petite voix intérieure murmurait de plus en plus régulièrement à ma conscience…c’est peut-être pas ça. C’est peut-être pas la seule option, il y a sûrement d’autres manières de vivre… Je… Le cadran ! C’est lundi matin, le déjeuner, les enfants, la course, la panique, l’angoisse…Merde… les poubelles, se maquiller sur les feux rouges, surtout arriver au boulot l’air décontractée, relax, détendre les muscles du front,  déplisser les paupières, relâcher les oreilles… Voilà, souriez, c’est parti ! Une autre semaine s’ajoute aux 416 autres semaines à oublier, à raturer du calendrier intitulé : J’existe. J’ai envie de vivre, je suis heureuse, je veux jouer !

Je ne sais pas exactement comment c’est arrivé mais voici ce que j’en sais aujourd’hui. Je me suis laissé convaincre que le bonheur se trouvait à l’extérieur de moi, dans les choses qui m’entourent. J’ai acheté l’idée que le bonheur avait un prix, un salaire, une décoration particulière, un genre de pantalon et de talons, une coupe de cheveu, un look. Bref, le bonheur était le résultat d’un copier-coller. Tout en devenant un cliché, j’avais perdu le goût sincère de m’amuser, de rire, de jouer. J’étais éteinte sous une liste de critères pour faire heureuse. Comment arrêter tout ça ? Comment sortir de l’engrenage sans tout foutre en l’air pour de bon ? Comment changer sans tout changer ? Comment trouver du temps pour penser à tout ça ?